[Critique] VICTORIA de Sebastian Schipper

« Victoria », ou l’histoire de la défaite humaine…

…ou devrais-je dire de la déchéance humaine.

Cet état de fait qui nous pousse à ne plus rien faire dans un monde où justement tout l’est, à faire. Nous tentons toujours, tant bien que mal, de survivre à la jungle moderne. Nous tentons d’échapper à la mort numérique. Nous fuyons dès que les (nombreuses) occasions se présentent. Nous remplissons notre vie. Une vie qui est pleine de cadeaux, qu’on nous offre, qu’on s’offre. Parfois leur contenu est surprenant. Jusqu’au jour où on attend encore des cadeaux. Alors que le stock est épuisé… Ah oui, au fait, le film Victoria (2015) est une sorte d’exemple parfait d’émotion pure de cinéma, d’expérience sensorielle et d’aventure jusqu’au-boutiste. Un prisme dans le lequel on entrevoit le processus et le résultat de ce qui est le contraire d’une victoire. À travers Victoria.
Ce film, réalisé par l’allemand Sebastian Schipper (réalisateur du film Un ami à Moi (Ein Freund von mir) et qui était sur plusieurs films de Tom Tykwer), est venu à mes oreilles en étant vendu comme le nouveau Cours, Lola, Cours (Lora Rennt) de… Tom Tykwer ! Les aventures et tribulations nocturnes d’une serveuse de jour dans un Berlin magique et hostile à la fois. Au delà de la simplicité de l’énoncé, on nous propose de suivre l’histoire à travers un unique plan-séquence… Pas comme dans Birdman, ou La Corde, avec des coupures subtiles et des effets parfois tape-à-l’oeil. Non. Ici c’est un véritable plan-séquence proposé. Un concept fort, mais un pari pas gagné pour autant. On aurait pu s’attendre à du théâtre filmé, un simple exercice de style, une forme qui ne s’accorde pas au fond. Pourtant… Pourtant !
Tout simplement, ce film m’a bouleversé quand j’étais dans la salle, en train de le regarder. Car l’expérience est réellement plus forte au cinéma. C’est comme si on avait réinventé le fameux Dogme (mouvement des années 90 consistant à filmer de façon documentariste et rudimentaire une fiction au détriment d’une cohérence de forme) de manière plus symbiotique et moderne. Je ne veux rien développer ici de l’intrigue car ce n’est pas nécessaire pour vous inciter à aller voir. On est littéralement pris de bout-en-bout. On ne sait pas quand ça se termine, sans être non plus interminable. On est le cameraman, on est ce personnage omniscient et omnipotent. On observe cette errance de personnages typiques de notre génération et de notre époque. On tient en permanence la main de Victoria. Tout en nous laisse vivre SA vie.
Une histoire sans fin
C’est au moment où la jeune fille, sortant d’une boite de nuit, cherchant à rentrer pour se reposer et aller travailler au petit matin, change le cours des choses et décide de prendre un autre chemin, qu’elle semble aimer, que tout le schéma se dessine. De fait, le film nous intègre dans un moment clé de la vie. Ce moment qu’on ne calcule pas, où l’on ressent le véritable goût du danger et de l’aventure. Où on se laisse aller. Et on y va du début vers la fin. Une fin qui nous abandonne, mais avec raison, car nous sommes arrivé au bout de la nuit, au bout d’un chapitre bis. Au bout d’autre chose. Victoria est un persona arraché de la constante réalité pour être régurgité. Elle représente ces jeunes qui voyagent sans plan, sans argent, déboussolés.
J’aurais pu rester impressionné vers le milieu du film, où le récit semblait se terminer. La sublime et latente musique ponctuant tout ceci. Mais ça ne concluait qu’un chapitre. Et la suite ressemblait à ce retour à la réalité, à ce manège qui semblait fini puis qui te fait refaire un tour, mais différemment. Le débat se crée a partir de cette deuxième partie qui propose quelque chose a la fois de logique et pourtant plus frontal qu’imaginé. Oserais-je, issu du maigre spectre de films que je connais, comparer mon implication en tant que spectateur au personnage principal à celui de Gravity. Quand un scénario ne se calcule plus comme scénario mais comme instant de vie.
Action……………………. coupé !
La chorégraphie technique relève du respect. Surtout quand on sait qu’ils l’ont fait à trois reprises et que la version retenue était la troisième, les deux premières étant considérées comme ratées. Et la troisième étant considérée comme la dernière chance, budget oblige.
Les erreurs apparentes et diverses improvisations sont bizarrement ce qui feront au final le charme de cette experience. La musique donne un rythme, une respiration au film. Et comble les moments plus faibles. Comme une caméra floue, un cadrage hâtif, des dialogues se confondant,…

« Dialogue. Musique. Dialogue. Musique. Dialogue. Musique… »

C’est peut-être comme ça que nous fonctionnons en général. On n’est pas forcément concentrés pendant 2h15, à juste dialoguer. Il y a des moments où on s’abandonne. Comme cette musique qui est parfaitement placée et utilisée. Tout comme je peux mettre ironiquement 10/10 à ce montage, puisque n’importe autre proposition aurait été moins percutante.
Je manque de mots pour vous dire à fond comme ce film me bouscule…. Je vois presque un acte politique dans cette oeuvre qui devient à la fois une sorte d’emblème du monde actuel (entre le docu et la fiction). Et en meme temps à contre courant d’un marché saturé dans sa forme (sur montage de blockbusters) et dans son fond. C’est à se demander si nous n’avons pas trouvé le nouveau Blair Witch Project. Avec une mise en scène nouvelle (BWP propose une vue subjective depuis une caméra amateure) mais qu’on rejette avec le temps car il a été exploité et creusé jusqu’à la moelle dans l’industrie du cinéma. Quand un genre qu’on aime devient tellement populaire qu’on se met à le détester.
Je ne sais d’ailleurs pas si j’ai écrit de façon subjective ou objective. Je ne vois plus la frontière et ai sans doute un pied dans les deux. Et c’est à l’image de Victoria. Elle me rappelle étrangement quelqu’un que je connais. Elle m’y évoque sans drastiquement y ressembler.
Victoria est ce train qui passe devant nous sans s’arrêter. Les wagons ont l’air totalement différents, on ne les a jamais vus ni dans notre région, ni ailleurs dans le monde. Alors on court après en espérant on ne sait quoi. Puis le train est parti. Il ne reste plus que nous. Mais on a bougé. On est allé autre part.

 affiche victoria

Notation : 10/10
2015
140 min